Le dieu cerf Cernunnos du chaudron danois de Gundestrup (IIe siècle avant J.-C.) et la figure dite du yogin, sur l’un des sceaux du site pakistanais de Mohenjo-Daro (entre 2300 et 1800 avant J.-C.), ont tous deux en commun d’être assis dans une position rappelant celle du tailleur. C’est un âsana, mot sanskrit dérivé de la racine âs– signifiant « s’asseoir » qui se traduit littéralement par « le fait de s’asseoir ou d’être assis ».

(Edit : on trouvera dans les commentaires ci-dessous d’importantes précisions sur la signification exacte du mot, lesquelles précisions j’ignorais.)

C’est le mot désignant la posture dans la pratique du yoga. L’âsana doit être « stable et confortable » d’après les Yogasûtras, et son but, selon la Hatha-Yoga-Pradîpikâ (bien plus tardive) est de maîtriser tamas et rajas (l’inertie et l’agitation) pour développer sattva, le guna neutre, équilibré, par extension la pureté et la vérité de l’esprit et du corps subtil.

Pour le dire autrement et en me fondant sur les sensations procurées par les âsanas, leur pratique régulière rassérène et énergise. Elle clarifie l’esprit, elle chasse les nuages du mental, elle amène à voir ce qui est comme il l’est.

Les âsanas, pour beaucoup d’entre nous, constituent à eux seuls la pratique du yoga. À tel point que nous éprouvons le besoin de préciser que nous faisons du vinyasa yoga si les postures s’enchaînent vite, du Bikram yoga© si nous les enchaînons rapidement en maillot de bain dans une pièce chauffée à 40°C, de l’ashtanga yoga si elles s’enchaînent vite et dans un certain ordre, du yin yoga si nous les tenons longtemps, du power flow yoga si nous les enchaînons rapidement en maillot de bain fluo sur de la musique électro indianisante selon un ordre mis au point par une jeune femme californienne, du yoga nîdra si nous ne faisons quasiment aucun âsana, du hatha yoga si nous faisons bêtement des postures sans enchaînement ni ordre ni série (rhooooh les ploucs).

Je fais partie des gens qui pensent que tout est hatha yoga.

(Sauf le Bikram et le powertruc dont je ne suis même pas sûre que ce soit du yoga, mais c’est personnel.)

Le yoga est une pratique qui mêle les âsanas, le pranayama (la science du souffle) et l’introspection à fin de connaissance (méditation intellectuelle, retrait en soi tel que pratyahara et/ou observation de soi telle que svâdhyâya) dans un but d’élévation spirituelle. Ce but est dénommé samadhi, un état d’accomplissement total ainsi décrit par B.K.S. Iyengar :

Pour le sadhaka, samadhi est le but ultime de sa quête. Au plus fort de sa méditation, il entre dans l’état de samadhi. Son corps et ses sens sont au repos comme s’il dormait, sa pensée et sa raison sont vigilantes comme en l’état de veille, cependant il est au-delà de la conscience. Une personne dans l’état de samadhi est pleinement consciente et éveillée.

Toute la création est le Brahman. Le sadhaka est paisible et L’adore comme Ce dont il émane, Ce en quoi il respire et Ce dans quoi il se fondra. L’âme qui est enfouie dans le coeur est plus petite que la plus petite semence et cependant plus grande que le ciel, contenant toutes les actions et tous les désirs. En cette âme pénètre le sadhaka. Alors les notions de « je » et de « mon » ne sont plus perceptibles, car le corps, l’esprit et l’intelligence ont cessé leur activité comme dans un profond sommeil. Le sadhaka a atteint le vrai Yoga ; ce n’est rien d’autre qu’une expérience de conscience, de vérité et de joie indicible. C’est une paix qui dépasse tout entendement.

B.K.S. Iyengar, Yoga Dipika. Lumière sur le yoga, Paris, 1978, p. 41-42

(Le sadhaka est le pratiquant.)

Pour atteindre samadhi, l’âsana n’est qu’un véhicule. C’est l’indispensable maîtrise du corps et de l’esprit : « Une posture stable et belle donne de l’équilibre mental et empêche l’esprit d’être inconstant », écrit encore Iyengar p. 32. Les âsanas, ce sont les petites roulettes du sadhaka : comme pour l’enfant apprenant à faire du vélo, ils soutiennent l’élève dans la stabilisation de son mental, ils en sont les supports. Puis, lorsque la pratique est régulière et le mental habitué, on peut progressivement les enlever, sans même que le sadhaka s’en rende vraiment compte : son esprit s’est fait plus stable, plus concentré, sa vision plus vive et claire, son intuition tranchante. Il n’a plus besoin de la posture, si ce n’est peut-être pour entretenir son mental. Il sait maintenant se concentrer sans elle.

Or, force est de constater que dans les milieux modernes du yoga, l’âsana est pratiqué pour l’âsana. Parce que la posture est parfois difficile et relève souvent de la contorsion pour les profanes, il y a une certaine fierté à la réussir, et souvent honte et frustration à ne pas pouvoir la faire.

De fait, sur Instagram, on trouve bien plus d’astavakrasana (la posture à huit points, à droite et tout en haut à gauche), une torsion exigeante demandant force et équilibre, que de savasana (la posture du cadavre, posture allongée de repos). Et pourtant il n’est pas dit que cette dernière ne soit pas plus bénéfique au mental que la première.

De même, rares sont les pratiquant-e-s qui affichent volontairement leurs limites physiques, préférant au contraire valoriser leur souplesse dans hanumanasana (le grand écart latéral) ou upavistha konasana (le grand écart facial).

Pour ma part, j’admets volontiers (et commence tout juste à l’accepter) avoir une souplesse de balai-brosse dans les hanches. Là où, dans agnistambhasana (la « posture de la bûche qui réveille le feu », à peu de choses près), le pratiquant indien ou juste souple a les genoux posés au sol, les miens remontent toujours, limités par l’articulation de la hanche. Inutile de forcer, cela n’aurait comme effet que d’abîmer les genoux. J’ai compris maintenant que c’était dû partiellement à l’articulation de la hanche elle-même : mon squelette est ainsi fait que je ne réussirai jamais de ma vie le grand écart facial. Inutile donc de me faire des claquages à répétition. Je ne peux, ici, que m’inscrire en faux contre certains enseignants de yoga persuadés que le travail change tout :

J’entends des excuses étonnantes de mes élèves quand ils ne peuvent pas tenir une posture : j’ai les bras trop courts, les jambes trop longues. Grâce à mon expérience personnelle, je sais que tout est possible, et cette certitude ouvre la voie du succès, que ce soit pour les asanas ou pour toute autre activité.

Mark Kan, Le Guide complet du yoga. Un manuel structuré pour un savoir-faire professionnel, Paris, 2014, p. 82

Je n’ai pas l’expérience de Mark Kan mais je sais que :

  1. nous avons tous, de fait, des physiques différents. Une femme obèse aux segments courts et à forte poitrine ne s’installera pas dans la posture de la charrue de la même manière qu’un homme élancé ou qu’une femme petite et mince ; le centre de gravité diffère selon qu’on est petit ou grand et cela change beaucoup la donne dans les postures d’équilibre, notamment les équilibres inversés ; une personne aux petits segments n’arrivera jamais à soulever les fesses dans dandasana (la posture du bâton). Et tout cela est normal.
  2. La question du succès ou de l’insuccès ne devrait pas se poser en yoga ; comme l’écrit Iyengar, « les dualités comme gain et perte, victoire et défaite, honneur et déshonneur, corps et esprit, conscience et âme, sont abolies par la maîtrise des asana, et le sadhaka peut alors commencer le pranayama, quatrième étape sur le chemin du yoga » (YP, p. 33).
  3. L’âsana est un véhicule. Il transporte notre corps, grossier et subtil, même si celui-ci ne fait pas le grand écart ou ne met pas le pied derrière la tête. On ouvre l’articulation de la hanche, et cela suffit. C’est un véhicule qui nous apprend aussi à accepter nos limites et à cesser de nous juger de manière injuste.

En voulant lutter avec ce corps que j’ai longtemps détesté pour de multiples raisons, et dont j’ai haï et méprisé la raideur, je me suis fait un claquage à la cuisse et cassé le gros orteil. Le corps est imperturbable : il me parle et ne se soumet pas. Il me dit quand je vais trop loin, quand je ne dors pas suffisamment, quand j’exige de lui ce qui ne lui convient pas, quand il a besoin de ce qui lui convient. Le corps est, c’est tout. Nous n’en pourrons changer que la surface grossière, superficielle. Le véhicule, lui, ne ment jamais.

Un autre point de vue sur les postures de yoga chez Shiva Yoga 🙂

 

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